poirebellehelene

... au caramel poivré

mercredi, octobre 17, 2007

Materner sa mère

10h30, sa chambre, dans la maison de retraite.
« Quelqu’un, quelqu’un… » Elle appelle en criant d’une voix forte.
98ans, elle est étendue sur son lit, toute habillée, jambes et pieds nus sous une couverture rouge :
« On ne m’a pas déshabillée hier soir, on ne m’a pas donné à manger ce matin, on ne m’a pas apporté le plateau…
Il n’y a qu’une seule solution, m’enlever d’ici, je vous en supplie, faites une bonne action, faites un sacrifice, emmenez moi chez vous ! Vous ne savez pas ce que je souffre ici, je souffre le martyre, personne ne souffre comme moi, nahbibaisk, je vous en supplie, enlevez moi d’ici !! J’ai 5 enfants et pourtant je suis là… » Elle pleure.
Un gros hématome au front, une main violacée et le médius enflé : elle est tombée il y a 3 jours. Mais c’est du dos dont elle se plaint, elle gémit quand on tente de l’asseoir, de la lever.
C’est dimanche, l’aide soignante est introuvable. Enfin !!
« Elle a refusé de se laisser déshabiller hier soir et de manger ce matin. D’habitude, elle est vaillante, mais depuis sa chute… »
Elle lui enfile ses bas et ses chaussures, et péniblement, à trois, on arrive à l’asseoir sur le fauteuil roulant dans les cris et les gémissements.
Elle a vraiment faim, elle avale coup sur coup 3 des petits macarons qu’on lui a apportés.
Elle tousse, elle réclame son dentier qui baigne sagement au fond de sa boite, dans un liquide bleuté, sur le bord du lavabo. Le dentier s’est laissé mettre en tenue nuit.
« Il vaut mieux mourir tant que vous êtes là »
Un petit coup de peigne, le châle, « où est mon sac ? »
On pousse le fauteuil roulant jusque dans le jardin. Elle réclame un coussin dans son dos.
Il fait un beau soleil, ciel sans nuages, des petits lapins dans leur enclos, de belles allées, de beaux arbres.
On rentre car elle a froid.
Un gobelet de chocolat chaud du distributeur : elle le boit lentement, par petites gorgées, mais avec un plaisir manifeste.
Nous l’installons dans son fauteuil roulant à la table où le couvert est mis en attente du repas de midi.
La télévision distille la grand’ messe, et puis voici Nagui, mais elle ne voit pas suffisamment, elle n’entend guère, elle ne réalise même pas que la télé est allumée. Il faut tout lui dire dans le tuyau de l’oreille.
Elle me tient la main, elle me dit que j’ai froid, elle paraît plus sereine, elle somnole.
5 autres pensionnaires autour de la table, discutons à sa place…elle n’entend rien, mais voit qu’on parle et veut savoir ce qui se passe.
« Qu’est-ce que vous dites ? »
« On dit que la France a perdu le match de rugby… »
Voici la soupe. Elle aime la soupe, je lui approche la cuillère de la bouche :
« S’il n’y pas de pain, ce n’est pas la peine ! »
Je mets des morceaux de pain dans le bol, des « poissons » qu’elle mange lentement, avec de petites fausses routes qui la font tousser, et des va-et-vient de dentier. Le bol reste à moitié plein.
Puis les petits pois et de l’omelette, quelques bouchées, le yaourt une cuillérée.
Banane ou clémentine ? elle choisit la banane. Je l’écrase : deux bouchées.
Tout est petit, tout est lent. Quand elle n’en veut plus, elle repousse de la main, inutile d’insister.
Il est temps de partir. Je dégage ma main, elle la retient : « vous n’allez pas partir ?? »

Elle crie nos noms alors que nous nous dirigeons vers la sortie.

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